Vivre avec le VIH en Haïti: entre insécurité, stigmatisation et précarité
En ce lundi 1er décembre 2025, Journée mondiale de lutte contre le sida, les rues de Port-au-Prince s’animent à peine. Dans un pays fragilisé par l’insécurité, la crise économique et l’effondrement du système sanitaire, vivre avec le VIH reste un combat quotidien, souvent silencieux. Entre ruptures de médicaments, centres de santé inaccessibles et stigmatisation persistante, les personnes vivant avec le virus racontent une réalité « plus lourde que le diagnostic lui-même ».

Marie-France, 32 ans, habitait Carrefour-Feuilles, un quartier aujourd’hui morcelé par les gangs. Elle vit avec le VIH depuis 2019. Elle témoigne, la voix basse : « Le VIH ne m’a jamais fait aussi mal que les gens. Le regard, les blagues, la honte… c’est ça qui tue ». Son centre de traitement a déjà été déplacé trois fois en raison de l’insécurité. Les portes ouvrent tard, ferment tôt, et les trajets deviennent de véritables expéditions. « Aller chercher mes ARV (anti rétroviraux), c’est traverser des zones rouges. Je pars comme si j’allais au marché. J’ai peur qu’on fouille mon sac, qu’on voie les médicaments. Il faut être forte juste pour survivre ». Finalement, le virus ne me tue pas… mais c’est la peur.

Des médicaments de moins en moins disponibles
Dans une clinique discrète du bas de Delmas, une infirmière ayant requis l’anonymat raconte, une situation de plus en plus critique : « depuis des mois, on reçoit les ARV en retard et en petite quantité. On doit rationner. Certains patients repartent avec dix jours de traitement seulement. Cela augmente les risques de résistance ». Elle décrit aussi la détresse des soignants : « Ce n’est pas seulement le virus… c’est la faim, le stress, la violence. Comment dire à un patient de prendre un médicament tous les jours quand il ne sait même pas où il va dormir le soir » ?
A Marie-Thérèse, un quartier de Petion-ville, Roseline élève seule son fils de 14 ans, né avec le VIH. Elle se bat chaque jour pour qu’il puisse simplement rester à l’école. « Quand la directrice a appris qu’il était séropositif, elle a dit que les autres parents allaient protester. Elle lui a demandé de changer d’établissement. J’ai refusé. Je me suis battue. Mon fils n’est pas un danger. » Le garçon suit correctement son traitement, mais les ruptures de médicaments lui provoquent une inquiétude profonde. « Quand on n’a pas les médicaments, je vois la peur dans ses yeux. Il me demande : Maman, est-ce que je vais mourir » ?
Des vies suspendues à l’insécurité
Pour certains patients, l’accès aux soins est devenu presque impossible. Jean, 45 ans, ancien chauffeur de taxi-moto, raconte ce que représente une simple visite à la clinique : « Pour faire remplir mon carnet, je dois passer par deux checkpoints de gangs. Une fois, ils ont pris mes médicaments et ont rigolé : wap fout mouri !, et j’ai failli abandonner ce jour-là ».
Il reçoit aujourd’hui ses ARV grâce à un réseau communautaire discret. « Le VIH, je peux vivre avec. L’insécurité, non. C’est ça qui me tue ».
La santé mentale, parent pauvre de la lutte
Le VIH reste associé à la honte et au silence. Les ressources psychologiques sont quasi inexistantes. Une professionnelle de la santé mentale décrit un accompagnement très limité : « Beaucoup apprennent leur diagnostic seuls. Ils n’osent rien dire. Personne ne veut être rejeté. On manque de crédits, de lieux sûrs, de personnel ».
Elle rappelle que le combat est aussi intérieur : « Apprendre à vivre avec le VIH, c’est un travail quotidien d’acceptation. Mais comment accompagner les gens dans un pays où tout manque ? »
Dans un centre communautaire de Pétion-Ville, une jeune femme prend la parole devant une dizaine de patients. Ses mots résonnent comme un appel à la dignité : « Le VIH ne dit pas qui nous sommes. Nous avons de la valeur, de la force, de l’amour. Nous ne sommes pas seuls ». Les participants applaudissent longuement. Dans un pays traversé par la violence et la pauvreté, cette reconnaissance vaut presque autant que les médicaments.
En Haïti, derrière chaque diagnostic se cache une histoire de courage, de pudeur et de résistance.
Chaque personne vivant avec le VIH mérite : une information juste ; un accès régulier aux soins ; un espace où elle peut parler sans peur ; une société qui la protège au lieu de la juger. Et comme le rappelle Marie-France en quittant la clinique : « Le VIH ne me définit pas. Je veux juste vivre comme tout le monde. Avec respect, sans tabou, sans avoir à me cacher ».
Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)
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