Une chambre, une femme, des douleurs et du courage : l’histoire de Katiana Milfort

La porte de la chambre s’ouvre sur un silence radio, presque respectueux. Dans ce lit où elle s’est allongée, clouée depuis des mois, Katiana Milfort, 40 ans, attend un soulagement.
Dreadlocks soigneusement nouées, grands yeux expressifs derrière des lunettes à monture rouge, elle sourit avant même de parler. Le corps est immobile, presque figé, mais l’esprit, lui, circule librement.

Delmas, 02 janvier 2026.- Comédienne de carrière, Katiana Milfort peut à peine bouger. Il faut deux personnes pour l’aider à s’asseoir, pour l’aider à manger. Sortir du lit est une opération délicate, presque chirurgicale : des bras forts, patients, habitués à la douleur des autres. Tous les deux jours, elle doit faire recours à la morphine pour soulager les maux de sa colonne vertébrale. Trois injections parfois. Sans cela, la douleur devient une prison totale. Respirer, même, se transforme en épreuve. Chaque souffle coûte.

Et pourtant, dans cette chambre, ce matin-là, il y a de la vie.

À la demande d’un confrère, une séance de soins a été organisée : manucure, pédicure, lavage, coiffure. Des gestes simples. Des gestes ordinaires. Mais ici, ils prennent une dimension immense. Quand l’eau touche ses cheveux, quand les mains expertes s’activent, Katiana ferme les yeux. Elle plaisante. Elle rit. Elle taquine. Son sens de l’humour fend l’atmosphère comme une lumière. La douleur est là, constante, mais elle recule un instant, bousculée par la douceur.

Le courage de Katiana est palpable. Presque dérangeant. Depuis mars 2025, son état s’est aggravé. D’abord une canne. Puis une poussette pour se déplacer. Aujourd’hui, la chaise. Elle perd progressivement l’usage de son pied gauche, de ses hanches, de sa main gauche. Un cauchemar pour cette femme qui aimait bouger, arpenter la scène, jouer, se produire, exister pleinement sous les projecteurs.

Katiana est une survivante de violence conjugale. Elle raconte son histoire sans détour, encore et encore, comme pour s’assurer qu’elle n’a pas rêvé. « Il m’a bousillée. Il a gâché le reste de ma vie. » Poussée par son ex-compagnon, elle fait une chute qu’elle décrit comme fatale : une vertèbre brisée, un ou plusieurs nerfs déplacés, affectés. Depuis, plus rien n’a été pareil.

Ce qui la fait le plus souffrir, parfois, ce ne sont pas les douleurs physiques. Ce sont les regards. Les soupçons. Les accusations. Elle parle de ces femmes, parfois influentes, membres d’organisations féminines et féministes qui la contredisent, la traitent de menteuse, voire de folle. Des femmes dont elle attendait un soutien naturel, une solidarité instinctive, au nom de la défense des droits des femmes. Cette incompréhension lui fend le cœur.

Aujourd’hui, Katiana rêve simplement de comprendre ce qui lui arrive. D’en finir avec cette douleur qui la ronge. Mais le diagnostic médical reste flou. Il lui faut un IRM. Impossible en Haïti. Les hôpitaux équipés ont été saccagés, incendiés, pillés. Reste l’option de la République voisine. Ou mieux encore, Cuba. Des démarches ont été entreprises. Aucune n’a abouti.

Elle n’est pas seule, mais presque. Une poignée de personnes seulement. Son garçon. Son frère. Une femme solide et patiente à son chevet qu’ elle appelle maman. Ils passent leurs journées à ses côtés. Ils espèrent. Ils s’accrochent à l’idée qu’elle remarchera un jour. Et ils lancent un appel, simple, presque murmuré : que ceux qui peuvent poser un geste humanitaire les contactent. Avant qu’il ne soit trop tard.

Ce 2 janvier restera comme une parenthèse lumineuse. Un de ces rares jours où Katiana Milfort a ri sans retenue. Où elle s’est exprimée librement. Où elle a retrouvé, l’espace de quelques heures, une force intérieure pour continuer à affronter l’épreuve.

Dans cette chambre logée à Delmas, la beauté n’était pas un luxe. Elle était un acte de résistance. Une manière de dire, envers et contre tout : je suis encore là.

Came Stefada Poulard
Vant Bèf Info (VBI)


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