Chassé par la violence armée, un patriarche porte encore Kenskoff dans son cœur

Par Wandy CHARLES

Je l’ai croisé dans un petit atelier d’ébénisterie, rue Audant à Pétion-Ville. Le bruit sourd des marteaux et le parfum du bois ciré masquaient à peine la mélancolie de son regard. Senexant Benoît, 74 ans, originaire de Kenskoff, taillait distraitement une planche, comme pour retenir entre ses mains un peu de ce qui lui restait de sa vie d’avant.

Image d’archive. Les Mornes, Haïti, mars 2010. | © W. Daniels / HI

Père de six enfants dont quatre filles et deux garçons, le plus âgé a 32 ans, le cadet à peine 18. Son visage, affable mais creusé par la tristesse, trahit la fatigue des combats silencieux. Cultivateur, il vivait de la culture maraîchère sur les hauteurs de Kenskoff. « J’étais fier de ma terre, de mes récoltes, de mon travail », murmure-t-il. Mais un jour, la violence est montée jusqu’à lui, comme une marée noire engloutissant les collines paisibles.

La nuit où tout a brûlé

Les bandits sont venus sans prévenir. Ils ont pillé, incendié, détruit. Sa maison, quatre pièces construites à la sueur de son front, s’est consumée sous les flammes. « J’ai entendu les crépitements des armes lourdes et j’ao vu les lueurs rouges des maisons voisines qui brûlaient… C’était la première fois que je voyais ça à Kenskoff », confie-t-il, la voix tremblante.

Lui et sa famille ont fui dans la nuit, sans rien emporter d’autre que les vêtements qu’ils portaient.
Grâce à sa vigilance, il a eu la vie sauve, mais il a tout perdu : sa terre, ses outils, son toit. Comme lui, des dizaines de familles ont dû abandonner leurs champs, leurs bêtes, leurs souvenirs pour sauver leur peau.

Un exil intérieur

Aujourd’hui, Senexant Benoît se réfugie chez un frère, sur la route de Frères. Il a réparti ses enfants entre d’autres membres de la famille. Quelques proches lui ont acheté des vêtements et lui offrent un peu de soutien, mais il avoue vivre mal cette dépendance. « Si on ne me donne pas à manger, je dors le ventre vide », lâche-t-il, les larmes aux yeux. « Moi qui pouvais choisir ce que je mangeais, des produits que je cultivais moi-même… Aujourd’hui, je ne sais même pas comment vivent mes enfants. Je ne peux plus subvenir à leurs besoins, et ça me fend le cœur. »

Depuis sa fuite, le vieil homme dit rêver chaque nuit de sa maison réduite en cendres.
Il se sent anéanti par l’incertitude, incapable de dire quand ou si il pourra retourner sur sa terre. Ce qui l’afflige davantage, c’est de constater l’impuissance de l’État face aux gangs qui dévastent les campagnes.

Pourtant, malgré tout, il garde une flamme d’espérance. « Mwen remèt bagay tout nan men Bondye. Peut-être qu’un jour, le pays redeviendra comme avant. À l’époque, il faisait si bon vivre qu’aucun paysan ne rêvait d’aller en ville », dit-il, le regard tourné vers la fenêtre, là où la lumière filtre entre les planches de bois.

Et dans ce petit atelier de Pétion-Ville, entre le bruit des scies et l’odeur du bois frais, Senexant Benoît replie son chagrin comme on replie une chemise usée. Son cœur, lui, est resté là-haut, quelque part entre les montagnes de Kenskoff et les cendres de sa maison.

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