Carrefour, otage des gangs : la survie au quotidien dans un État absent
Dans les rues de Carrefour, les regards s’abaissent, et la peur s’installe comme une loi invisible. Péages clandestins, maisons confisquées, familles déplacées : les gangs dictent désormais la vie dans cette commune stratégique de l’entrée sud de Port-au-Prince, tandis que l’État reste aux abonnés absents.

Un territoire livré aux gangs
Carrefour, 1ᵉʳ octobre 2025 —Depuis la démission du maire intérimaire Jude Édouard Pierre, en avril dernier, le vide institutionnel s’est creusé. Commissariats désertés, marchés surveillés, écoles fermées : à Carrefour, la vie quotidienne est orchestrée par des groupes armés. « L’État n’existe plus », souffle un commerçant, résigné, en traversant un marché sous contrôle.
Péages et rançons au cœur de la vie urbaine
Chaque déplacement est devenu un risque. Des « droits de passage » imposés par les gangs obligent automobilistes, motocyclistes et piétons à payer pour circuler. Refuser, c’est risquer son bien… ou sa vie. Même les maisons abandonnées portent désormais des marques : pour y retourner, il faut verser une redevance aux chefs de gang.
Fuir pour survivre
À Carrefour-Feuilles, environ 5 000 habitants ont déjà pris la route de l’exil. Beaucoup trouvent refuge dans le Gymnasium du Centre sportif de Carrefour, où plus de 1 000 déplacés s’entassent, surtout des femmes et des enfants. « Avec ce déplacement, nous avons perdu notre dignité », confie une mère de famille qui a fui de nuit sous les tirs nourris.
Joseph (nom d’emprunt), lui, a dû payer pour regagner sa maison. « On doit verser de l’argent même pour rentrer chez soi », dit-il, amer. Une autre femme, en larmes, raconte la perte de sa mère et de son frère, morts brûlés dans leur maison incendiée.
Une commune sans services publics
Les postes de police sont régulièrement attaqués, les hôpitaux difficilement accessibles, les écoles fermées. Même l’électricité est coupée dans certaines zones. Carrefour n’est plus une commune administrée, mais une enclave soumise à la loi des armes.
Les causes d’une spirale infernale
Les spécialistes évoquent un État impuissant, incapable de faire face à des coalitions criminelles organisées comme le G9 de Jimmy « Barbecue » Chérisier. Ces groupes structurés contrôlent routes, marchés et quartiers, imposant une véritable administration parallèle.
La population, seule face au chaos
Ruines matérielles, déscolarisation massive, exils forcés : les habitants de Carrefour n’ont plus d’options. Beaucoup acceptent la loi des gangs pour survivre, d’autres partent, abandonnant derrière eux maisons, commerces et souvenirs.
Carrefour, miroir de l’effondrement national
Carrefour illustre l’effondrement haïtien : une commune où survivre est devenu l’unique horizon. Tant que l’État n’assumera pas son rôle de protecteur, les habitants resteront prisonniers d’une tyrannie quotidienne qui détruit non seulement des vies, mais aussi l’essence même d’une société : la dignité.
Espérancia Jeannot
Vant Bèf Info (VBI)
Discover more from Vant Bèf Info (VBI)
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
