Avant le retour des citoyens, le retour de l’État
Par Wandy CHARLES
Aujourd’hui, le premier conseil des ministres du CPT s’est déroulée sous les balles au Palais National. L’invitation du « retour » lancée par le gouvernement paraît désormais illusoire. Car, comment demander aux citoyens de regagner les quartiers livrés aux gangs, quand le pouvoir lui-même ne peut siéger en sécurité au cœur de la capitale ?

L’image se voulait forte, presque fondatrice : pour la première fois depuis dix-huit mois, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) a tenu un Conseil des ministres au Palais national, symbole du retour de l’État dans le centre de Port-au-Prince. Mais les détonations ont vite rappelé la réalité.
Alors que les membres du gouvernement siégeaient sous haute sécurité, des échanges de tirs nourris ont éclaté entre des individus armés du gang Viv Ansanm et les forces de l’ordre, aux abords du Champ-de-Mars.
Un Conseil sous tension, tenu littéralement sous les balles, dans un périmètre que l’État peine encore à contrôler.
La séance, présidée par le Conseiller-Président Leslie Voltaire en l’absence du coordonnateur Laurent Saint-Cyr qui est en mission diplomatique, visait à « marquer une étape symbolique dans la reprise du contrôle du centre-ville ». Mais à l’extérieur, la scène donnait une tout autre impression.
Plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, dont une captée par un journaliste de Vant Bèf Info, montrent un environnement assiégé : tirs à l’arme lourde, panique des riverains, renforts policiers déployés en urgence.
Le porte-parole de Viv Ansanm, Jimmy Chérisier alias Barbecue, a revendiqué l’attaque, affirmant que « sans la volonté de sa coalition de gangs , l’État ne contrôlera pas le centre-ville ».
Dans ce contexte, l’appel des autorités à un retour des citoyens dans les quartiers jadis abandonnés apparaît profondément paradoxal. Comment demander à des familles de réintégrer des zones sous emprise criminelle, quand le gouvernement lui-même doit tenir ses conseils sous protection militaire ?
Comment espérer la confiance des investisseurs, des commerçants ou des déplacés internes, quand le symbole suprême de la souveraineté nationale, « le Palais » résonne du bruit des armes ?
Cette contradiction n’est pas seulement symbolique ; elle interroge la capacité réelle de l’État à reprendre pied sur son propre territoire.
La reprise du Champ-de-Mars ne peut se décréter en conseil ni se résumer à une réunion sous escorte.
La crédibilité d’un appel au retour repose sur des conditions claires : une sécurisation visible et permanente, pas des opérations ponctuelles et des garanties sociales et économiques pour les habitants des zones sinistrées.
À défaut, l’État risque de s’enfermer dans une rhétorique périlleuse et un pari risqué, où les symboles se retournent contre lui. Le retour du Conseil au Palais devrait marquer une conquête. Il révèle, au contraire, la fragilité d’un pouvoir encore cerné.
Ce 9 octobre 2025, Port-au-Prince a offert un spectacle saisissant : un gouvernement rassemblé sous les balles, un centre-ville aux mains de bandes armées, et un peuple qu’on invite à revenir vivre là où les autorités hésitent encore à gouverner. Avant de réclamer le retour des populations, l’État doit d’abord prouver qu’il peut occuper durablement son propre centre de gravité. Sans cela, chaque mot prononcé depuis le Palais restera suspendu, comme l’écho d’un pouvoir qui parle depuis un « territoire perdu » qu’il ne contrôle plus.
Vant Bef Info (VBI)
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