Les Grenadiers gagnent, nos dirigeants nous font perdre la face
Par Wandy CHARLES
Les Grenadiers ont battu la République dominicaine sur le terrain. Au lendemain de leur victoire, une autre réalité est venue refroidir la joie haïtienne. En effet, le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, a annoncé que la sélection ne pourrait plus utiliser les installations sportives de son pays. Il invoque les incidents survenus aux entrées du stade Félix Sánchez. Le président Luis Abinader a soutenu cette position. La portée exacte de l’interdiction reste à préciser, mais l’annonce expose déjà une faiblesse dont Haïti paie le prix. Car, depuis un certain temps notre football doit chercher ailleurs les conditions que ses dirigeants auraient dû lui assurer chez lui.

La gifle est rude. Elle frappe un pays qui vibre pour ses joueurs, mais peine à leur offrir un lieu sûr pour recevoir leurs adversaires. Elle atteint surtout des responsables politiques prompts à célébrer les exploits, beaucoup moins empressés de construire les moyens qui les rendent possibles. Lorsque les Grenadiers gagnent, les félicitations officielles affluent. Les dirigeants se découvrent une passion pour le ballon, saluent le courage des joueurs et parlent de fierté nationale. Puis l’émotion retombe, et les besoins demeurent.
Haïti ne possède qu’un stade, mais une histoire sportive riche et une mémoire collective. Le reproche est ailleurs : les pouvoirs successifs n’ont pas assuré la continuité nécessaire pour entretenir, moderniser et sécuriser nos équipements. Un stade doit vivre au-delà de son inauguration. Il faut préserver sa pelouse, entretenir ses tribunes, assurer son éclairage, organiser ses accès et protéger ceux qui le fréquentent. Ces obligations demandent du travail, des compétences et une gestion suivie. Elles rapportent moins de visibilité qu’une cérémonie, mais elles servent davantage le pays.
C’est précisément sur cette gestion que nos dirigeants doivent rendre des comptes. Quels budgets ont été consacrés aux infrastructures sportives ? Quels contrats ont été exécutés ? Quels travaux ont été réceptionnés, puis entretenus ? Quels projets se sont arrêtés après les annonces ? Le public a droit à des réponses documentées. Là où les ressources ont été gaspillées, il faut expliquer les décisions. Là où la mauvaise gestion a compromis les investissements, il faut établir les responsabilités. Là où des fonds ont été détournés, les faits doivent être prouvés et leurs auteurs poursuivis. L’argent public engage une obligation de résultat et de transparence.
L’insécurité aggrave cette faillite. Même une enceinte rénovée ne suffit pas si les joueurs, les supporters et les délégations ne peuvent y accéder sans danger. Le problème dépasse donc la construction d’un stade : il touche à la capacité de l’État à protéger, à planifier et à faire fonctionner ses services. Les Grenadiers portent les couleurs d’Haïti, mais ils subissent les conséquences de cette incapacité. Leur talent ne peut réparer les infrastructures, rétablir l’ordre ou remplacer une politique publique. À force de leur demander de faire oublier nos crises, nous finissons par oublier ce que nous leur devons.
Les incidents invoqués par les autorités dominicaines méritent un examen sérieux. Forcer des accès ou dégrader des installations ne saurait se justifier par l’enthousiasme d’un public. Les responsabilités individuelles doivent être établies, tout comme les éventuelles défaillances dans l’organisation et la sécurité. La décision dominicaine peut également être discutée dans sa portée et sa proportion. Mais cette discussion ne dispense pas les autorités haïtiennes de répondre à la question qui nous concerne directement : pourquoi notre sélection reste-t-elle tributaire d’une hospitalité étrangère pour accueillir ses propres rencontres ?
La République dominicaine ne nous doit pas un stade. En revanche, ceux qui administrent Haïti nous doivent des infrastructures utiles, des dépenses contrôlées et des conditions de sécurité acceptables. La dignité nationale se défend aussi dans ces obligations concrètes. Elle se construit lorsqu’un équipement fonctionne, lorsqu’un budget produit un résultat et lorsqu’un responsable accepte de répondre de sa gestion. Les discours sur la souveraineté perdent leur force quand le pays dépend des autres pour accomplir ce qu’il devrait pouvoir organiser lui-même.
Cette annonce doit donc provoquer davantage qu’une indignation passagère. Le pays attend des engagements que l’on puisse suivre, mesurer et contrôler. Nos joueurs ont encore montré ce qu’ils savent faire avec un ballon. À nos dirigeants de montrer enfin ce qu’ils savent faire avec les ressources de la nation.
Vant Bèf Info (VBI)
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