Avec « C’était ça ou mourir », Thélyson Orélien bouleverse la rentrée littéraire
C’était ça ou mourir, l’écrivain haïtiano-québécois transforme le parcours d’un migrant en une puissante traversée humaine. Couronné par le Prix Méduse 2026 et porté par un remarquable succès en librairie, ce premier roman séduit autant par son souffle poétique que par son regard profondément politique sur l’exil.

Montreal, 21 septembre 2026.- Jonas Dorléon n’a presque rien emporté. Un diplôme, un cahier de poèmes, la photographie de sa mère et quelques objets glissés dans un sac en plastique. Toute une existence réduite à ce que deux mains peuvent porter lorsqu’il faut partir vite.
Derrière lui, Carrefour-Feuilles brûle. Les groupes armés ont transformé son quartier en territoire de peur. Devant lui s’étend une route longue de plusieurs milliers de kilomètres, jalonnée de frontières, de jungles, d’autobus surchauffés, de centres d’accueil et de rencontres éphémères. Jonas, professeur d’histoire et de géographie, ne quitte pas Haïti pour poursuivre un rêve. Il part simplement pour ne pas mourir.
C’est cette urgence que raconte C’était ça ou mourir, le premier roman de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne. Publié initialement au Québec par les Éditions du Boréal, puis en France chez Grasset, le livre s’est rapidement imposé comme l’une des révélations de la rentrée littéraire 2026.
Quand partir n’est plus un choix
Né en 1988 aux Gonaïves, Thélyson Orélien a lui-même quitté Haïti après le séisme du 12 janvier 2010 pour s’établir au Canada. Poète, chroniqueur et essayiste avant de devenir romancier, il puise dans son expérience du déracinement sans toutefois confondre sa trajectoire avec celle de son personnage. Jonas Dorléon n’est donc pas son double. Son histoire relève de la fiction, mais d’une fiction traversée par des réalités vécues, observées ou recueillies auprès de migrants.
« Le personnage ne voyage pas, il est en fuite. Partir était pour lui une urgence vitale », explique l’auteur. Toutes les autres possibilités ayant disparu, la route devient la seule issue. Le titre du roman porte cette brutalité : rester signifie mourir ; partir permet seulement d’espérer survivre.
De la République dominicaine au Brésil, puis du Mexique aux portes des États-Unis, Jonas avance avec ce qu’il lui reste de forces et de mémoire. À chaque étape, des solidarités se forment, des amitiés apparaissent, puis les circonstances les brisent. Des corps tombent en chemin. D’autres continuent à marcher, parce que s’arrêter reviendrait à renoncer.
Le roman ne présente pas la migration comme une notion abstraite, encore moins comme une succession de chiffres, de statistiques. Il la restitue dans sa dimension la plus physique : avoir faim, dormir dehors, se blesser, perdre quelqu’un, affronter la mer ou la jungle et rire parfois devant l’horreur pour ne pas sombrer.
Une langue pour raconter ce qui déborde
La force de C’était ça ou mourir réside également dans sa langue. Une écriture poétique, vive et parfois ironique, qui ne maquille jamais la violence, mais refuse de lui abandonner toute la lumière. Chez Thélyson Orélien, l’humour devient une forme de résistance. Le sarcasme permet à Jonas de préserver une part de lui-même lorsque le voyage menace de lui enlever son identité, son métier et jusqu’à son nom. La poésie, elle, maintient ouverte une petite fenêtre vers la beauté. « Écrire sur l’exil, sur la perte, c’est aussi chercher une langue capable de porter tout ce qui déborde », confie l’écrivain dans un entretien accordé à « La Tribune Dimanche ».
Cette recherche donne au roman une respiration particulière. Malgré les morts, la faim et l’humiliation administrative, le récit ne s’enferme pas dans le désespoir. Il laisse une place aux gestes de solidarité, aux souvenirs familiaux et à cette obstination presque déraisonnable de l’être humain à rester debout.
Le sac de Jonas devient alors plus qu’un bagage. Il constitue une autobiographie silencieuse. Le savon qu’il conserve représente sa dignité ; la photographie de sa mère, sa mémoire ; son cahier de poèmes, la preuve qu’il croit encore à la beauté.
Un accueil critique enthousiaste
En France comme au Québec, le roman a suscité un accueil largement favorable. Télérama le présente comme un « remarquable premier roman » et une « ode poignante à tous les exilés », soulignant sa capacité à faire entendre une voix individuelle derrière la vaste question migratoire. La Tribune Dimanche évoque un premier roman « prodigieux », dans lequel la poésie se dresse face à la violence du monde. Le journal insiste également sur la dimension humaniste du récit : Jonas traverse plusieurs enfers géographiques, frontaliers et administratifs, mais refuse de perdre ce qui fait encore de lui un homme. Dans une analyse consacrée à l’instrumentalisation politique des migrations, Le Monde voit dans la lecture du roman un nécessaire retour à la réalité humaine. À rebours des expressions impersonnelles comme « flux », « vague » ou « pression migratoire », le livre rappelle que chaque migrant possède un nom, une histoire et une raison de partir. Le Monde. D’autres critiques saluent une écriture sensible, foisonnante et traversée d’humour. Le roman est décrit comme une œuvre politique qui n’oublie jamais l’individu derrière les débats sur l’immigration. Quelques réserves portent sur certains choix narratifs, mais elles restent marginales face à l’enthousiasme général.
Du Prix Méduse au sommet des ventes
Cet accueil s’est rapidement traduit par une consécration. C’était ça ou mourir a remporté le Prix Méduse 2026, considéré comme la première grande récompense de la rentrée littéraire française.
Le succès est également commercial. Pour la semaine du 4 au 10 septembre, le roman s’est hissé à la première place du classement Datalib des meilleures ventes de livres en France. Il devançait notamment Nous aussi d’Anne Godard et La Solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel.
L’ouvrage, publié en France le 19 août 2026, compte 272 pages. Il attire déjà l’attention bien au-delà de l’espace francophone, confirmant l’émergence d’une voix littéraire nourrie par Haïti, façonnée au Québec et désormais entendue sur plusieurs continents. Mais derrière les prix, les ventes et les éloges demeure l’essentiel : le visage de Jonas Dorléon. Celui d’un homme qui marche avec sa vie dans un sac en plastique. Un homme qui ne demande ni admiration ni pitié, seulement le droit d’arriver quelque part vivant.
Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien ne raconte pas uniquement le déplacement d’un corps à travers les Amériques. Il raconte ce qui reste d’un être humain lorsque le pays, la maison, le métier et les certitudes lui ont été retirés. Et ce qui reste, malgré tout, est peut-être la part la plus difficile à détruire : la mémoire, la parole et l’espoir
Wandy CHARLES
Vant Bef Info (VBI)
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