Paraison à Delmas pour des contrôles routiers, Kenscoff sous l’offensive des gangs

À Delmas, le directeur général de la Police nationale d’Haïti, Vladimir Paraison, s’affiche sur le terrain, entouré d’un important dispositif, participant personnellement à des contrôles de véhicules et de documents. À quelques kilomètres de là, à Kenscoff, la réalité est autrement plus brutale : des policiers affrontent des groupes lourdement armés, plusieurs agents sont blessés et un blindé de la PNH est incendié. Le contraste interpelle et pose une question essentielle : dans un pays confronté à une offensive persistante des gangs, où doivent se situer les véritables priorités du haut commandement policier ?

Les images sont fortes. Elles sont aussi profondément contrastées. D’un côté, le directeur général de la Police nationale d’Haïti, André Jonas Vladimir Paraison, multipliant les descentes sur le terrain. Mercredi à Delmas 32, puis jeudi à Puits-Blain, le commandant en chef de la PNH a été aperçu au milieu d’un important dispositif policier, supervisant des points de contrôle et participant lui-même à la vérification de véhicules, de permis de conduire, d’assurances et d’autorisations de vitres teintées.

L’objectif apparent : montrer une police présente, visible et proche de la population. De l’autre côté, vendredi matin, une image beaucoup moins rassurante s’est imposée à Kenscoff. À Viard 2, des policiers engagés contre des groupes armés ont été pris sous le feu. Plusieurs agents, dont trois selon les informations circulant sur le terrain, ont été blessés. Un véhicule blindé de la PNH a été attaqué puis incendié. Face à l’intensité des affrontements, des renforts ont dû être sollicités. Des soldats des Forces armées d’Haïti, accompagnés de membres de brigades de vigilance, ont finalement été dépêchés dans la zone. Deux scènes. Deux réalités de la même crise sécuritaire.

Le spectacle de l’autorité face à la réalité du front

Personne ne saurait reprocher à la PNH d’effectuer des contrôles routiers. Vérifier les véhicules, les permis de conduire ou les autorisations de vitres teintées fait partie du travail policier. Dans un contexte marqué notamment par les enlèvements, les véhicules suspects doivent également faire l’objet d’une surveillance accrue. La question n’est donc pas de savoir si ces contrôles sont nécessaires. Elle est de savoir si la présence personnelle du directeur général de la PNH, accompagné d’un important dispositif de sécurité, constitue la meilleure utilisation du haut commandement et des ressources policières dans la situation actuelle.

Car Haïti ne traverse pas une période sécuritaire ordinaire. Des territoires restent sous l’emprise de groupes armés. Des axes stratégiques demeurent difficiles d’accès. Les enlèvements continuent d’alimenter la peur. Et, à Kenscoff, des policiers affrontent des hommes disposant d’armes lourdes et capables de tendre des embuscades, de neutraliser des équipements et d’incendier des véhicules blindés. C’est précisément ce contraste qui transforme les descentes médiatisées du directeur général à Delmas et Puits-Blain en objet de débat.

Lorsqu’un chef de police descend dans la rue, l’image peut rassurer. Lorsqu’il arrête personnellement des véhicules, vérifie des documents et apparaît entouré d’agents lourdement armés, il produit également une démonstration d’autorité. Mais la visibilité n’est pas encore l’efficacité opérationnelle. Et lorsque, presque simultanément, des policiers engagés sur un front majeur réclament du renfort et échappent de peu à une attaque meurtrière, la communication institutionnelle se heurte brutalement à la réalité du terrain.

Où sont les moyens lorsque les policiers en ont réellement besoin ?

Les témoignages provenant de Kenscoff soulèvent une autre interrogation, encore plus préoccupante : celle de l’appui opérationnel accordé aux policiers engagés contre les gangs. Des informations circulant vendredi matin affirment que les agents auraient évolué dans une zone extrêmement dangereuse sans bénéficier, à un moment critique, d’une couverture suffisante par drones pour surveiller les mouvements adverses et détecter d’éventuels pièges. Cet élément devra être confirmé par les autorités policières. Mais la question qu’il soulève demeure entière : à quoi sert de disposer de moyens technologiques si ceux-ci ne peuvent pas être mobilisés au moment où des policiers affrontent directement des groupes lourdement armés ?

Les gangs, eux, ne font plus la guerre à l’aveugle. Ils observent les déplacements des forces de l’ordre, connaissent le terrain, préparent leurs positions et cherchent les vulnérabilités des dispositifs policiers. Envoyer un blindé dans un tel environnement sans renseignement adéquat, sans surveillance permanente et sans capacité de réaction rapide peut transformer un outil de protection en cible.

Le rôle d’un directeur général n’est pas celui d’un agent de circulation

C’est ici que le débat dépasse la personne de Vladimir Paraison. Il concerne la conception même du commandement policier en période de crise. Un directeur général de la PNH n’est pas seulement un policier de haut rang. Il est avant tout le responsable stratégique d’une institution engagée dans une confrontation majeure avec des organisations criminelles lourdement armées.

Son rôle est de définir les priorités, coordonner les unités, mobiliser les ressources, renforcer le renseignement, assurer l’appui logistique des policiers au front et imposer une doctrine opérationnelle capable de reprendre progressivement les territoires perdus. Le chef peut évidemment descendre sur le terrain. Cette présence peut même être nécessaire pour mesurer la réalité des opérations et soutenir moralement les troupes.

Mais la présence physique du commandant ne doit pas devenir une politique de sécurité en elle-même. Car pendant qu’un directeur général contrôle un permis de conduire devant les caméras, d’autres policiers doivent parfois affronter des hommes armés de fusils d’assaut et d’armes lourdes. C’est précisément cette disproportion qui nourrit aujourd’hui les critiques.

Kenscoff comme révélateur

L’attaque de Viard 2 n’est d’ailleurs pas un événement isolé. Kenscoff constitue depuis plusieurs mois un front important de la lutte contre les groupes armés. Le 26 juillet encore, la PNH annonçait avoir abattu six présumés bandits et saisi une arme de gros calibre lors d’une opération menée dans la zone de Viard. Moins de deux semaines plus tard, les groupes armés démontrent qu’ils conservent une capacité offensive significative.

Cette persistance doit conduire à une réflexion dépassant les opérations ponctuelles. Combien de positions ont été durablement reprises ? Combien de bases de gangs ont été démantelées ? Quels axes ont été sécurisés de manière permanente ? Quel dispositif de renseignement protège les unités engagées ? Combien de temps faut-il pour fournir des renforts à des policiers pris sous le feu ? Ce sont ces indicateurs qui permettront de mesurer l’efficacité de la stratégie policière. Pas le nombre de contrôles routiers effectués devant les caméras.

L’attaque de Viard 2 vient donc rappeler une évidence : dans la situation actuelle, la performance d’un commandement policier ne se mesure pas à sa visibilité médiatique, mais à sa capacité à protéger ses hommes, anticiper l’adversaire, reconquérir les territoires et rétablir durablement l’autorité de l’État.

De la démonstration de force à la force effective

Le contraste de cette semaine résume finalement une partie du malaise entourant la gestion de la sécurité. À Delmas et Puits-Blain, l’État montre sa force. À Kenscoff, cette force est directement mise à l’épreuve. Et c’est sur ce deuxième terrain que se jouera véritablement la crédibilité du commandement de la PNH.

La population n’attend pas seulement de voir son directeur général dans les rues. Elle attend de pouvoir circuler librement, rentrer chez elle sans craindre un enlèvement, retrouver les quartiers abandonnés aux groupes armés et constater que les policiers envoyés au front disposent des renseignements, des équipements et des renforts nécessaires pour accomplir leur mission sans être inutilement exposés. Dans la bataille contre les gangs, l’image peut accompagner l’action. Elle ne peut jamais la remplacer.

Vant Bef Info (VBI)


Discover more from Vant Bèf Info (VBI)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *